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Reviews

Il faut absolument découvrir Eliane Reyes, souveraine de bout en bout

September 2011 CLASSIQUEINFO, Fred Audin (http://www.naxos.com/reviews/reviews.asp?publication=1516&datereviewed=showall#8.572266)

Les Intermezzi de Tansman sont des produits de la guerre, les quatre livres (1939 pour les deux premiers, 1940 pour les autres) se divisant entre ceux écrits durant sa mobilisation et son séjour à Nice, dans l’espoir de gagner les Etats-Unis. De là sans doute, au-delà de la vague introductive impressionniste du morceau initial, l’atmosphère sombre et inquiète, mais plus encore interrogative et mystérieuse de certaines pièces (les 2ème , 5ème et le capricieux 8ème aux irrégularités rythmiques si imprévisibles), alternant avec les touches vives et fuyantes (le 10ème, le 14ème ) ou la recherche d’une consolation d’ordre méditatif et quasi religieux (les 11èmeet 15ème), le contrepoint aride (du 6ème) cultivant la référence à Bach (à travers le cycle de 24 pièces comme celles du Clavier bien tempéré, par le relais des Préludes de Chopin), la marche forcenée du 12ème (dont la marque Allegro barbaro évoque autant Bartok que les violences de la guerre), opposé à la fluidité énigmatique du 13èmeou du 16èmeoù plane l’ombre de Szymanowski, comme la liquidité ambiguë du 19ème s’achevant en berceuse. La plupart de ces pièces courtes réclament une science de la technique du piano, un toucher d’une extrême virtuosité, mais aussi une vigueur et une force peu communes, dans la protestation vigoureuse du 18ème ou la fanfare de libération du 20ème qui n’est pas loin de la rage de certaines pièces de Ned Rorem. Une telle variété d’intonation, une telle exactitude rythmique, la mise en relief des éléments structurels n’est pas donnée à n’importe quel pianiste, surtout s’agissant d’un enregistrement qui n’a connu aucun précédent, et c’est avec un art consommé de la suspension dramatique qu’Eliane Reyes parvient à tirer le meilleur de la grande passacaille que constitue l’Adagio lamentoso du 21ème , forcément remarquable par son développement, seule pièce à dépasser les quatre minutes, et avec quel impact ! Tel un glas dissonant dont la puissance ne prépare pas aux syncopes du mouvement perpétuel qui suit, avec une distance ironique, ni à l’Hommage à Brahms (inévitable par le titre, comme par la passion qu’entretenait Tansman pour ce compositeur) occupant l’avant-dernière position et qui permet d’envisager une conclusion en majeur portant l’espoir d’un retour à un calme contemplatif cantabile.

On ne peut s’empêcher de demeurer admiratif devant la somme de travail que représente pareil défrichage, la mécanique intellectuelle nécessaire à l’appréhension de certaines pièces comme le 14ème Intermezzo, et l’effort que représente le fait de ne rien en laisser paraître dans un résultat d’un brio pianistique sans démonstration excessive.

La Petite suite nous ramène à la période polonaise de Tansman, à travers des miniatures étrangement apaisées pour une autre période si sombre (1917-1919), empreintes d’une grâce mélancolique qui rappelle le souvenir de Chopin, vu par le prisme de Scriabine, comme en témoignent les harmonies non résolues qui marquent les mesures finales de chaque pièce. Elles signalent aussi à quel point Tansman était déjà prêt à trouver sa place dans l’école française, comme le court Caprice aux harmonies si proches des fausses danses de terroir d’un Koechlin, l’orientalisme de la Plainte ou l’espagnolade du Scherzino. Elle anticipe aussi la Suite dans un style ancien de 1929, encore inédite au disque (que ce soit dans sa version pour piano ou pour petit orchestre).

La Valse-impromptu de 1940 retrouve l’alanguissement de La plus que lente de Debussy, mariée à l’emportement de La Valse de Ravel, dans une déclaration qui reste intime et discrète malgré la commande des Archives Internationales de la Danse qui présida à sa composition.

Même si la musique de piano de Tansman ne vous semble pas une priorité (et ce serait un tort de passer à côté si vous avez une quelconque inclination pour la musique du groupe des Six ou des successeurs de Ravel) il faut absolument découvrir Eliane Reyes, souveraine de bout en bout, maîtrisant aussi bien le staccato avec un toucher de claveciniste que le legato romantique, et faisant la démonstration d’une compréhension immédiate de l’alliance de toutes ces techniques dans l’interprétation d’un répertoire rarissime à la diversité insoupçonnée. Peu de pianistes possèdent un sens si exact des rythmiques et parviennent à faire la preuve d’une telle empathie avec l’univers d’un compositeur embrassant des territoires aussi vastes. Vous ne regretterez pas d’avoir essayé.