ElianeReyes

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Interview

February 2011 les éditions Romaines

Vous avez découvert la musique, l’avez apprise, dès votre plus jeune âge. Quelle a été la force qui vous a poussée à persévérer dans un univers aussi exigent que le monde artistique de sorte à pouvoir rapidement vous produire en public ?

Le fait d’apprendre la musique dès le plus jeune âge est un avantage énorme, cela requiert beaucoup de discipline.

C’est comme le langage, tout ce qui est acquis avant 6 ans est extrêmement précieux, telles les sensations digitales qui créent des empreintes sur le clavier, et l’habitude de la lecture à vue.

En outre cela m’a beaucoup aidé d’avoir des parents musiciens qui ont pu déceler mes aptitudes à la musique et m’ont encouragée à l’apprentissage du piano alors que je constate que beaucoup de mes amis professionnels hésitent le plus souvent à inciter leurs enfants à suivre leurs traces. D’ailleurs, ce serait un grand poids pour moi si mes enfants souhaitaient embrasser le même type de carrière que la mienne car il faut tellement avoir le goût des défis et des nerfs très solides.

Cependant je serais heureuse s’ils maîtrisaient suffisamment les rudiments de la musique car nous pourrions mieux nous comprendre.

Certains artistes, très précocement reconnus comme tels, ont parfois souffert de ne pas vivre une enfance comme les autres. Avez-vous ressenti quelque chose de semblable ? Avez-vous douté dans votre parcours?

C’est au moment de la fin de l’adolescence que le moment est le plus critique car on n’a plus l’insouciance et les facilités de l’enfant prodige, tant sur le plan musical que technique et le regard des autres se métamorphose en un jugement qu’il est plus difficile d’accepter.

A l’âge adulte, il devient essentiel de concilier deux choses qui peuvent paraître contradictoires à première vue : d’une part une conception mûrie et une technique réfléchie, en un mot une conscience accrue de sa mission artistique, et d’autre part, un lâcher-prise qui sera primordial pour que tout ce qui est préalablement passé par l’intellect puisse prendre vie avec le plus de naturel possible, justement ce naturel que nous avions dans notre enfance et qu’il nous faut à tout prix retrouver.

Une solide formation à la chapelle Reine Elisabeth en parallèle grâce à l’harmonie, contrepoint, fugue, histoire de l’art, de la musique, littérature, analyse musicale et langues étrangères m’a été très utile pour nourrir mon inspiration et m’aider à construire ce qui n’aurait été qu’un projet sympathique mais puéril s’il était resté dans sa forme d’origine.

Cela ne va donc pas sans d’importants sacrifices concernant mon enfance qui fût extrêmement studieuse et me mit à l’écart de la plupart des autres enfants qui ne pouvaient pas comprendre mon investissement.

Ai-je douté? A l’âge de 20 ans, j’ai éprouvé le besoin de me recentrer et je n’ai hélas pas pu faire l’économie d’une rupture avec le piano qui a duré quelques mois, qui furent suffisants pour m’aider à me rendre compte que la musique était au centre de ma vie et heureusement assez brève pour ne pas m’en détourner définitivement. C’est la confiance de musiciens tels Vladimir Ashkenazy ou Martha Argerich, sans oublier G. Cziffra et Alan Weiss, qui m’a poussé à franchir un obstacle qu’on peut résumer ainsi : la difficulté d’incarner et de projeter dans l’avenir tout ce qu’implique une véritable vocation musicale, c’est-à-dire les incertitudes matérielles, la difficulté de concilier une carrière artistique et une vie personnelle sur le plan sentimental et familial sans parler de la difficulté à trouver un véritable sens à cette inflation insensée de versions discographiques des 500 chefs-d’œuvre pianistiques qui semblent trop bien suffire au monde musical.

Lorsque l’on parcourt l’histoire de la musique, tant sous l’angle des compositeurs que sous celui des interprètes, peu de femmes sont mises en évidence. Voyez-vous une évolution ? Pensez-vous que la féminité apporterait un plus au monde de la composition ?

La répartition des rôles sociaux entre les hommes et les femmes ayant prodigieusement évolué depuis le début du 19ème siècle, il est tout à fait naturel que de plus en plus de femmes choisissent la musique pour profession. Elles y apportent une sensibilité qui n’est ni plus féminine ni plus masculine que les hommes car il est évident que nous avons chacun une part des deux, mais agrandissent de par leur personnalité individuelle l’éventail des approches musicales, ce qui ne peut qu’être bénéfique à la musique.

Les vertus cardinales traditionnellement associées à la féminité ne le sont pas par hasard, même si je suis opposée à la caricature qui consiste à attribuer aux femmes les seuls mérites de la délicatesse et de la douceur,il n’est que de prononcer les noms de Martha Argerich, Brigitte Engerer, Elisso Virsaladze ou Maria Yudina pour se rendre compte qu’une femme peut apporter de la vigueur et de la fougue,et de constater que chez nombre d’interprètes masculins (M.Perahia, Y.Egorov, D.Lipatti, C.Zimmerman et bien d’autres) continuent de nous charmer par des interprétations d’une finesse que nos arrières grands-pères auraient volontiers qualifiés d’effeminés.

Cela aujourd’hui ne peut que faire sourire.

Quant aux compositrices, qui sont de plus en plus nombreuses sur la scène musicale,il me paraît totalement incongru d’écouter leur musique sous l’angle d’une dualité masculin-féminin.

La musique est l’art abstrait par excellence dans la mesure où elle ne passe par aucune représentation et le comble du ridicule me paraît consister à y plaquer ce genre de clichés.

Si l’on considère le but de la musique comme le désir de faire partager des émotions, la sensibilité de l’interprète est en première ligne. Quel regard, dès lors, portez-vous sur la maturité des artistes ? Toutes les musiques sont-elles à mettre dans les mains d’un artiste quel que soit son âge ? Vous arrive-t-il de revisiter d’anciennes partitions ?

Une oeuvre musicale qui en vaut la peine peut supporter des tas de visions différentes et contradictoires.

Du point de vue de l’interprète, il est passionnant de revenir sur une même oeuvre à différentes étapes de sa vie.

L’idéal serait de pouvoir jouer une oeuvre dans sa jeunesse comme si c’était la dernière fois et dans sa vieillesse, comme si c’était la première fois.

J’ai vécu récemment un moment qui, en résonnance avec cet idéal m’a fait vivre presque simultanément les deux états à la fois.

J’ai eu le privilège de jouer dans le cadre des « concerts du printemps » à Val-Dieu et d’avoir pour partenaire le mythique quatuor Parkanyi (ancien « Orlando »). dans les quintets de Brahms que je jouais pour la 1ère fois.

A un moment donné que je n’oublierai jamais, il y a eu cet échange de regards entre le primarius 65 ans et moi-même (j’ai 33 ans depuis quelques jours), à travers lequel s’est exprimé cette passation générationnelle émotionnelle d’une grande intensité.

(NDRL: ce concert sera diffusé sur musique 3 le 7 juillet prochain à 14h)

Toujours sur base de ce but de la musique, pensez-vous qu’un musicien doive avoir un rapport particulier au sacré pour être les mains ou la voix de la musique sacrée ?

Le propre du grand art est de nous transmettre le sens du sacré. Mais sacré ne veut pas forcément dire religieux et il n’est que d’entendre les affligeantes roucoulades du Stabat Mater de Rossini pour se rendre compte que religieux n’implique pas le sacré.

Certains compositeurs comme Liszt s’escrimeront toute leur vie à atteindre le ciel tandis que le ciel tombe sur la tête d’un Schubert sans prévenir.

Il suffit parfois de 3 notes de musique pour que soudain la conscience du mystère de notre présence au monde nous transporte et transcende le quotidien.

Alors que vous menez une carrière publique importante et que vous avez à votre actif une discographie fournie, vous orientez également votre carrière vers l’enseignement. Les concerts et l’enseignement ont-ils des vertus différentes sur votre passion du piano ?

Différentes et complémentaires. L’activité d’interprète m’oblige à vaincre mes peurs, le regard des autres… C’est également une façon de me donner entièrement dans l’expression intime de mon ressenti tandis que l’enseignement par son impératif de transmission, m’oblige à m’arrêter afin d’analyser ce que nous sommes, avec nos qualités et nos défauts.

Il y a donc une complémentarité à laquelle je m’astreins, l’un nourrissant l’autre.

Pensez-vous qu’un interprète puisse en quelque sorte s’approprier une œuvre par la façon dont il la restitue au public, et, si oui, l’exercice vous paraît-il d’autant plus facile que l’œuvre en question est relativement méconnue ?

Dans une large mesure, interprétation et appropriation sont équivalentes.

Mais jusqu’où l’appropriation peut-elle aller? N’y a-t’il pas le risque de déformer le message du compositeur sous prétexte d’affirmer une personnalité?

Y-a-t-il un nombre limité possible d’une même oeuvre?

C’est la question que je me pose lorsque j’aborde les chefs-d’oeuvre du grand répertoire, et comment vais-je manifester ma personnalité sans risquer d’en abîmer ces musiques qui ont traversé les siècles…

Nous avons moins de références en programmant des oeuvres plus récentes et méconnues, moins de comparaisons et cela suscite un réel intérêt auprès du public curieux.Cela nous montre également l’impact que les chefs-d’oeuvre ont eus sur des tas de compositeurs délaissés ou sur ces pièces boudées du public ou des organisateurs car nous retrouvons souvent des thèmes communs d’un compositeur à l’autre ou des citations.

Tout comme la question de rapportant à « y-a-t’il un nombre d’interprétations limitées », nous pouvons également transposer cela dans la composition…

La beauté subjugue et souvent, lorsque celle-ci est matérielle, selon Hegel, plus on veut s’en approcher, moins la beauté est saisissable. Que vous inspire cette image dans votre registre musical ?

La question se pose plutôt pour un peintre lorsqu’il veut reproduire la beauté d’un être ou d’un paysage mais le sens de la musique est la musique elle-même, sa morphologie qui est tout à fait saisissable de manière analytique.

Toute la difficulté consiste à la restituer dans une exécution qui lui rende justice.

Votre parcours est parsemé de reconnaissances professionnelles, des Grands Prix remportés… Pensez-vous à présent à développer à l’avenir votre discographie ?

Ma discographie n’est qu’à son début, en septembre un cd Milhaud sortira chez Naxos avec J-M Fessard et F.Pélassy, suivi en décembre d’un cd Alexandre Tansman avec l’intégrale des 24 intermezzi (une première mondiale) toujours chez Naxos.

En 2011, un cd Nicolas Bacri sortira, également pour Naxos et également en 1ère mondiale réunissant quelques-unes des oeuvres les plus importantes pour piano de ce compositeur français qui est par ailleurs mon compagnon.

Vous cultivez l’audace de l’interprétation de compositeurs classiques du passé comme de compositeurs actuels, inscrits dans la vague de la Nouvelle Musique Consonante, par exemple M. Michel Lysight, M. Dominique Dupraz. Que pensez-vous de cette veine artistique dans l’histoire de la musique ?

Je ne suis pas musicologue et je n’ai ni à situer ni à légitimer un courant esthétique à l’aide d’une vision historique ou idéologique.

Les compositeurs avec lesquels je travaille représentent des courants divers et variés mais ils ont tous un point commun: ils rejettent l’extrémisme cérébral dans lequel tombe beaucoup de contemporains qui croient ainsi être à la pointe du modernisme.

Il me semble que l’équilibre entre nature et culture ne doit jamais être rompu dans la musique comme partout ailleurs.

Et seules les oeuvres qui ont gardé cette conscience-là me parlent suffisamment pour que j’aie la sensation, en les jouant, de transmettre quelque chose de vivant et des émotions.

Je ne peux être en phase avec les compositeurs que lorsque j’arrive à identifier dans leur musique des blessures qui me sont communes, au-delà de tout problème esthétique et même d’époque.

La musique que je sens le mieux est celle qui me parle de mes blessures les plus intimes.

De plus, il est extrêmement enrichissant pour un interprète d’avoir ce rapport privilégié avec un compositeur, cela crée une intimité musicale… Imaginez que nous puissions recevoir les conseils de Chopin, tous les compositeurs avant l’avènement discographique étaient joués aux concerts. Ce n’est que récemment que l’activité de concertiste et l’évolution de la musique n’a pas évolué conjointement et que les compositeurs contemporains ont une place infime actuellement par rapport aux oeuvres du passé…

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