Annoncé dans un précédent billet, le disque de Pierre Lénert (alto) et Éliane Reyes (piano) consacré à Dimitri Chostakovitch est maintenant dans les bacs. Il permet d’entendre la sonate pour violoncelle et piano opus 40 dans une transcription de Pierre Lénert, ainsi que la sonate opus 147.

Quarante ans séparent ces deux sonates. L’opus 40 est l’oeuvre d’un musicien encore jeune (il a 28 ans), qui a déjà trouvé son style et rencontré un certain succès avec ses opéras, et pas encore subi les horreurs du stalinisme et de la guerre. Elle oscille entre un certain lyrisme post-romantisme (surtout dans le premier mouvement) et une ironie grinçante et désabusée. En quatre mouvements, elle conserve les formes traditionnelles (premier mouvement de forme sonate, scherzo de forme ABA) et le style tonal, avec une certaine distance tout de même. Nous sommes en 1934, et l’auteur semble reconnaître dans cette oeuvre la vanité des épanchements romantiques, tout en paraissant les regretter un peu.

L’adaptation pour alto consiste principalement à choisir pour chaque passage si on le joue à la même octave que le violoncelle ou bien une octave plus haut. Question assez délicate au demeurant, car Pierre Lénert avec qui j’ai pu parler un peu de ce projet m’a confié qu’il avait été très attentif à préserver les intervalles (la partition comporte quelques sauts de grand ambitus). Par ailleurs on ne peut pas jouer tout à l’octave supérieure, non à cause de la difficulté technique mais parce qu’il faut permettre à l’alto de chanter dans le grave et le medium là où ça a du sens. Finalement, la seule chose qui compte est que le résultat sonne aussi bien qu’une sonate écrite pour l’alto; ce qui dépend à la fois du matériau de départ, de la transcription et de l’interprétation. En l’occurrence, ces conditions ont l’air réunies car le résultat est tout à fait convainquant à l’oreille. Cette sonate opus 40 peut donc à mon avis enrichir le répertoire des altistes qui n’est pas pléthorique et comporte déjà nombre de transcriptions comme l’opus 120 de Brahms ou la sonate « Arpeggione » de Schubert.

L’opus 147 est la toute dernière oeuvre de Chostakovitch: écrite en juillet 1975 et dédiée à l’altiste Fiodor Droujinine (élève de Borissovsky, qui avait remplacé son maître depuis quelques années au sein du quatuor Beethoven), elle a été créée de façon posthume le 25 septembre 1975. Dans cette Sonate dont le dépouillement austère me fait penser au dernières pièces pour piano de Liszt, Chostakovitch n’a plus rien à prouver, mais encore tellement de choses à dire. C’est une oeuvre atonale (comme le 12e quatuor, elle commence par une série de 12 sons au piano), composée en fait de trois mouvements lents. Seul le début de l’Allegretto central est un peu animé. Toute la difficulté pour les interprètes est là: comment maintenir l’attention du public durant les trente minutes de cette élégie qui tourne souvent au soliloque de l’alto, comme les derniers quatuors dy même Chostakovitch ? Dès le début, l’alto fait entendre des pizzicatos un peu mécaniques sur des cordes à vide, comme s’il était privé d’énergie et d’idées avant même de commencer.

Dans le travail de l’interprète, il y a ce qu’on fait pour restituer la partition et surmonter les difficultés techniques; et il y a aussi ce qu’on apporte de personnel, d’intime, ce qu’on n’explique pas et qui permet de passer la barrière de l’émotion afin de parler le langage le plus direct et le plus profond. Bien qu’il soit mort quelques mois avant ma naissance, c’est vraiment Chostakovitch que j’ai eu l’impression d’entendre le 10 février dernier en écoutant Pierre Lénert et Éliane Reyes: non parce que les musiciens s’effaçaient devant la partition, mais au contraire parcequ’ils acceptaient de l’investir totalement, de lui donner corps et âme. Un engagement que je retrouve dans le disque que j’ai écouté par la suite. Pierre Lénert a un jeu très sûr, une sonorité chaleureuse et une grande élégance qui nous conduisent dans ce paysage triste et désolé de la dernière sonate de Chostakovitch, son testament, son adieu au monde, d’autant plus poignant lorsqu’on sait qu’il ne croyait pas en une vie après la vie. Quand à Éliane Reyes, elle réalise un travail très fin sur le son du piano qui prend des couleurs graves pour mieux dialoguer avec l’alto. Ecoutons le début de l’Adagio où l’on voit défiler les souvenirs et les citations, à commencer par la Sonate « Clair de Lune » de Beethoven:

Les comparaisons discographiques ne sont pas trop ma tasse de thé, car elles se ramènent très souvent à une qualification uni-dimensionnelle d’une sémantique très pauvre (c’est moins bien / c’est mieux). Cependant j’ai tout de même ressorti l’enregistrement qu’Antoine Tamestit a réalisé récemment de la Sonate op 147 pour Ambroisie (couplé avec le concerto de Schnittke). La différence de personnalité des deux altistes français est assez frappante: Tamestit choisit un son plus fin, plus fragile, quasiment sans vibrato. Là où Pierre Lénert cherche la consolation dans un son plein et chaleureux, Antoine Tamestit nous invite à la chercher ailleurs, dans le rêve, dans le silence. Plus retenue, plus intérieure, cette sonorité n’est pas moins expressive:

Jusqu’où aller dans le dépouillement ? C’est peut-être la question centrale pour qui voudrait jouer cette Sonate, où Chostakovitch a confié à l’alto ses dernières pensées musicales. On peut se réjouir en tout cas de la voir servie par des interprètes d’un tel niveau de perfection et d’engagem